Roger Brisson, 67 ans

Béarn

« Les Beatles sont tellement bons. Faudrait faire pareil, hein frérot ? » Roger Brisson, dans son Béarn natal, gazé à l’essence ordinaire de la station de son père, achète une batterie et commence à piocher là-dessus. Ajoutons à cela une guitare de son frère et on a le commencement de quelque chose qui s’appelle un « band de garage ». À chaque pratique, ils ont une force et une énergie qui les poussent à se défoncer, mais tout en finesse pour que ça sonne bien. Ils sont adolescents et se font bientôt sortir du garage par leur père et ils sont obligés de jouer dehors. Oups… Il y a du monde qu’il s’attroupe autour d’eux et qui les trouve bons! Il leur semble qu’ils ont une bonne dextérité, alors ils décident de s’appeler « Les Dexter ». Ils jouent des reprises des Beatles et autres artistes du genre pendant deux ans de succès relatif au Témiscamingue, puis des membres partent tandis que d’autres arrivent et un autre groupe se forme. Comme presque tout le monde fume des cigarettes de marque « Noblesse », le nouveau groupe s’appellera « Les Nobles ».

Au milieu des années 60, leur répertoire n’est pas très grand, mais ils misent sur les bars et les noces pour se faire embaucher, même s’ils n’ont pas les 21 ans requis pour fréquenter ces lieux. Ce n’est pas grave, on les cache dans les cuisines entre les sets de musique et de toute façon, ils ne veulent pas boire et se défoncer la face, ils veulent jouer honnêtement de la bonne musique dansante. C’est suite à une petite série de spectacles enlevants que Mme Noëlla Audet, célèbre veuve anciennement de Béarn, puis remariée au tout premier homme de race noire au Témiscamingue et propriétaire du fameux Hôtel Moderne de Lorrainville, engage le groupe pour 18 mois d’affilée pour faire tous les vendredis et samedis soirs possibles. J’ai bien mentionné 18 mois de suite ! Sur cette chance inouïe, ils font leurs chansons de base et, durant la semaine, ils en apprennent quelques nouvelles pour varier. Cela fonctionne tant et si bien qu’il se rendent compte que les mêmes personnes viennent immanquablement toutes les semaines, sans se lasser d’entendre les mêmes gars jouer les mêmes chansons. Roger Brisson, André Brisson, Réjean Savard, Ronald Lessard et Gilles Morin étaient en train de passer à l’histoire sans le savoir (c’est souvent le cas, hélas… on sait bien plus tard l’importance de ce que nous faisions jadis). Leur implication dans la vie sociale des environs n’est pas mince, ils ont vu des dizaines et des dizaines de couples se former sous leurs yeux, sur la piste de danse aux mille feux. Leur rythme et leur virtuosité en a déniaisé plus d’un, sans compter les slows de fin de soirée qui ont permis aux nouveaux couples de réellement se souder. Sans l’ombre d’un doute, exceller comme groupe de musique dans les soirées de danse est plus qu’un divertissement: c’est presque une responsabilité.

Après 10 ans à surfer sur la vague et à finir parfois à des heures interminables pendant qu’ils avaient une vie de travailleurs à poursuivre dès le lendemain matin, ils ont décidé de « tirer la plug » en 1976. C’était dans une salle de Ville-Marie qui était l’ancienne piscine municipale. Ils se faisaient harceler de toutes parts pour faire une soirée par ci par là, jusqu’à ce qu’ils en arrivent à réellement arrêter. Souhaitant se payer une petite soirée entourée de leurs proches, l’annonce de leur spectacle d’adieu a vu les gens courir et se ruer aux portes pour y assister. Dans une salle de 300 places, ils ont fait entrer 600 personnes tassées comme des sardines, sans oublier que des centaines sont retournées chez eux incapables d’entrer. L’ambiance fait vibrer encore tellement fort Roger lorsqu’il en parle, qu’il en perd presque ses mots. Ovations monstres de plusieurs minutes par chanson. Demandes interminables de rappel en fin de soirée. Trois heures avaient sonné qu’ils étaient encore sur scène à se faire applaudir par tous les couples qu’ils avaient contribué à former, avec les airs et les rythmes de l’époque. En fait, ils ont marqué leur époque, mais c’est à ce moment qu’ils s’en sont réellement rendu compte. L’image reste encore gravée dans la mémoire de ceux qui y étaient. Lorsqu’on commence quelque chose, on ne sait pas toujours où ça nous mènera, et qui nous donnera notre chance, mais il n’y a qu’une façon de le savoir… c’est de plonger intensément et avec cœur.

C’est ce même personnage de Béarn à qui on doit l’électrification, notamment des chalets du lac St-Amant. C’est un projet énorme qui a pris 4 ans et demi et des centaines de milliers de dollars, à la fin des années 80, pour finalement révolutionner ce coin de pays. Les chalets ont pris de la valeur en flèche. Des maisons se sont construites et ça se poursuit. Au commencement, Roger ne se doutait aucunement que ça allait demander autant d’énergie et de temps, mais après une tournée téléphonique, des demandes de soutien, de subventions et des négociations avec Hydro-Québec, il a compris qu’il fallait faire soi-même la coupe de bois de la ligne vers le lac sur 10 milles de long: tout ceci pour économiser des centaines de milliers de dollars. Après s’être lancé dans une grande campagne pour que des dizaines de familles bûchent chacune leur partie du projet et aient vu le raccordement final se faire, il a constaté que ses efforts avaient été récompensés et qu’aujourd’hui, c’est la réalisation de vie dont il est le plus fier. Le pire, c’est que son père est allé le voir pour lui dire que ces lacs-là, il les visitait lui-même comme trappeur, seul au monde. De plus, son père à lui avait ses meilleurs spots de pêche non loin de là… que nul ne connaissait. En quelque sorte, Roger s’est fait pionnier-développeur des temps modernes, après que son père et son grand-père furent pionniers des temps anciens sur les mêmes territoires. En région, c’est encore possible!!!

En terminant, Roger a pris sa retraite à 49 ans après 30 ans de travail seulement. Ce n’est pas juste une vue de l’esprit. C’est possible et Roger est bien content de sa situation. Comment y arriver? Distinguer clairement désirs et besoins… en se demandant avant chaque achat : est-ce que j’en ai vraiment besoin? Parce que quiconque sait cadrer ses désirs est toujours suffisamment riche!