Jeannette Brazeau, 68 ans

Lac-Simon (anciennement Grand lac Victoria)

Grâce à des exercices précis et sa bonne mémoire, Jeannette est parvenue à se souvenir des rires et du beau langage doux de sa mère, ainsi que de la sage-femme qui l’a attirée à sortir du ventre pour venir au monde sur l’île, au Grand lac Victoria. Selon la conception de plusieurs des siens, le placenta est ni plus ni moins que le premier oreiller du bébé et on doit le placer soigneusement à un petit arbre près de là, pour permettre à la vie dans l’arbre de croître encore. C’était un beau moment de tendresse, tout comme le toucher de ces femmes qui ont pris soin d’elle. Elle a pris plaisir dans les années d’ensuite à caresser le dos des grands-mères et flatter leurs cheveux. Elle a bien senti, tout comme les siens, que l’on donne et que l’on échange de l’énergie quand on touche à quelqu’un. Les mots suivaient la même tendance que le toucher. Les nombreuses filles qu’elles étaient dans leur famille vérifiaient avec leur père les collets de lièvre, pour rapporter de quoi manger et c’était à Jeannette qu’il demandait de se mettre un petit castor sur la tête pour aller voir sa mère, lui faisant signe que la chasse avait été bonne. Elle l’a dit tout comme d’autres de son temps : « La vie était simple et souvent bonne avant la déchirure.»

Est donc arrivée la loi avec ses grosses bottes pour venir enlever Jeannette à sept ans, afin de l’envoyer de force au pensionnat de St-Marc, près d’Amos, pour y recevoir des enseignements par les religieuses. Un enseignement rude et parfois violent. D’une violence physique et psychologique à faire perdre tous les repères d’identité qu’elles avaient jusqu’alors. C’est au point où, en revenant auprès des siens l’été venu, ses parents la regardait agir sans être capable de se faire comprendre et se regardaient l’air perplexe et déçu en se disant : « Mais… on dirait que ce n’est plus notre fille, elle agit comme une petite blanche.» Déjà, quelque chose de brisé s’installait dans les discussions entre les générations. De la peur, de la tristesse, mais aussi beaucoup de colère, de honte et d’impuissance. Oui, il y avait bien de belles attentions à leur égard par les religieuses et des gestes bons, mais le dénigrement reste un enseignement toujours plus marquant. Déjà, l’énergie ne passait plus à travers le toucher, et la tendresse s’échappait des pensées. Le doute est partout. Qui croire et pourquoi? C’est sans compter les jeunes qui se sont mis à se discriminer entre eux, selon leur provenance.

À la fin de chaque été d’ensuite, la famille élaborait un stratagème pour s’enfuir loin dans le bois pour ne pas être retrouvée par les religieux et recommencer la vie simple et belle. Mais ils les retrouvaient toujours et la menace de la prison s’est mise à planer lourdement sur ses parents, s’ils les empêchaient d’aller au pensionnat. Après, c’est le temps des mariages arrangés et de la vie de famille à reproduire les valeurs apprises. Mais elles sont si contradictoires parfois. Et que faire du vide intérieur? Il devient très difficile d’être fier de soi. Cela se ressent alors auprès des proches et la roue négative se met à tourner. Dans le tourment, les béquilles de consommation de drogue et d’alcool sont une voie facile à prendre, mais il devient pénible d’en sortir. Bientôt, les modèles positifs viennent à manquer désespérément, mais il arrive parfois des déclencheurs. Tout ne peut pas être noir jusqu’à la fin, pour tout le monde. Vers 1992, Jeannette a eu ce déclencheur en voyant ses petits-enfants la voyant mal en point et la considérant comme malade. Elle s’est dit que les choses allaient changer pour le mieux, pour donner de belles valeurs à ses petits-enfants. Une grande série d’étapes ont été nécessaires pour y arriver, dont se redonner sa langue en partie perdue, en retournant voir ses grands-parents et en la transmettant quotidiennement à ses enfants qui la pratiquent couramment. Se redonner des traditions enfouies qui lui font du bien. Participer à des projets pour redonner de la fierté, ainsi que le goût de vivre aux gens autour, au point de déjouer des pactes de suicide de quelques jeunes. Arrêter complètement de consommer drogue et alcool. Affronter la colère malhabile des hommes en se tenant debout après une râclée pour que cela cesse, et y parvenir. S’impliquer dans le Conseil de bande.

Tranquillement, le toucher de tendresse perdu jadis est revenu en elle. La douceur dans les mots aussi. Sa plus grande fierté :  la réussite de ses enfants. J’avoue que près de 80% des aînées rencontrées de partout en région m’ont dit la même chose. Or, dans son cas, de voir que tous ses enfants, après les études, se sont bien placés dans des métiers positifs qu’ils visaient et qu’aucun d’eux n’est aux prises avec un problème de drogue ni d’alcool, est plus qu’une fierté convenue :  cette fierté est bien un exploit digne des grands.

Toutefois, n’allez pas croire que les belles finales des histoires de Disney s’appliquent ici. Réussir n’est jamais définitif. Cela comporte toujours des ressacs et des fragilités qui rendent les succès incertains. Le fait d’être un modèle aux yeux de plusieurs est lourd à porter. Lourd de jalousie. Lourd de se sentir observés jusque dans les moindres faits et gestes. Lourd de ne pas avoir droit de se tromper. Lourd de sentir qu’on attend de vous des solutions miraculeuses. Lourd de se sentir la cible de médisance. Lourd de se sentir une responsabilité trop grande lorsqu’on voit les choses tourner très mal, chez les jeunes d’aujourd’hui qui ne savent pas quoi faire pour se sortir des mauvais plis laissés par leurs parents, acquis dans les anciens pensionnats. Au Lac Simon, on est encore bien loin d’un grand bien-être collectif, mais par des gens comme Jeannette qui ont mis plus de 20 ans d’efforts à corriger 10 ans de pertes et de douleurs, certains se permettent de penser qu’un jour, ils ne survivront plus : un jour, ils vivront.

« – Jeannette, qu’est-ce qu’un blanc qui ne connaît pas d’autochtones gagnerait à en côtoyer un?

– Allez voir des anishnabe pour le savoir. Mais si un blanc va en voir un, il doit être bien avec lui-même. S’il n’est pas bien avec lui-même, il y a des risques qu’il fasse plus de tort que de bien. On a trop vu de voleurs et de menteurs blancs dans notre vie. »

« – Selon moi, Guillaume, l’animal qui me représente est un loup. On a toujours eu dans la famille une relation spéciale avec cet animal. Je n’ai jamais eu peur des loups. Mon animal protecteur est l’ours blanc. L’ours polaire.

– Mais Jeannette, c’est dommage que l’ours blanc soit en difficulté actuellement.

– Ah, je ne savais pas!?

– La banquise fond trop vite et les ours ne réussissent plus à se faire assez gras pour être capables de passer tout l’hiver. Ils sont de plus en plus maigres et deviennent même menacés de disparition ,d’ici quelques dizaines d’années.

– Ah! Ça expliquerait pourquoi depuis quelque temps, je sens de moins en moins la protection d’eux autour de moi… »

« – Jeannette, si on avait une bouteille à lancer à la mer avec un message dedans pour qu’un jeune, un jour lointain, puisse la recevoir et lire le message dans la bouteille, qu’est-ce qu’on devrait écrire sur le papier selon toi?

– Qu’il y a une action à faire : chercher les moyens de s’en sortir. Vous les avez les moyens. Aussi, je dirais que les cadeaux emballés, c’est rien. C’est le bon temps passé en famille qui compte le plus. Une bouteille à la mer, c’est un peu comme un canot renversé. Quelqu’un doit le remettre droit, le prendre et s’en servir pour avancer. À deux, c’est encore mieux. Ça permet d’en avoir un qui avance et l’autre qui donne la direction. »